sociologues 1 702x420Interpellés sur le phénomène de la migration des hommes politiques sénégalais d’un parti à un autre communément appelé «transhumance politique», le professeur de Sociologie politique à l’Université Gaston Berger de Saint-Louis,

Ibou Sané, et son collègue Serigne Mor Mbaye, psychologue-clinicien livrent leurs diagnostics sur les raisons qui se cachent derrière cette propension des politiciens à changer de camp, au gré du vent.

Ibou Sané, Professeur de Sociologie politique à l’Université Gaston Berger de Saint-Louis : «Au Sénégal, la politique est devenue…un tremplin en vue d’une ascension sociale et économique »

La transhumance est un problème comportemental au Sénégal. Les gens changent de station comme ils veulent. Quand vous regardez le champ politique sénégalais, vous vous rendrez compte que nous sommes face à la disparition des idéologies politiques. Il n’y a plus d’idéologie maintenant et les gens se disent Je peux aller d’un camp à un autre. En France, vous ne verrez jamais un homme de Gauche aller à la Droite et un homme de Droite aller à la Gauche. L’homme de Droite, quand il bouge, il va au centre mais pas à la Gauche et vice-versa. Ils n’ont jamais franchi cette limite du centre. Mais, au Sénégal, les gens créent des partis politiques pour la forme, c’est un problème de copinage, d’imitation. Ce qui fait qu’on a cette pléthore de partis politiques. On voit également la même chose dans le champ syndical. Donc, c’est une affaire sénégalaise qui fait que finalement, on est en train de banaliser le jeu politique. Cela est très grave puisque, plus on va banaliser la vie politique, plus les gens vont continuer à dire que les hommes politiques sont tous pareils, genre du pareil au même, alors qu’en réalité, ils peuvent ne pas être pareils. Si on restait dans des courants de pensée, dans des idéologies, peut-être que les gens seraient enfermés dans leur camp et travailleraient pour le triomphe de leur courant parce que chaque courant à des attribues, des fonctions particulières. Le courant libéral et celui socialiste, ce n’est pas la même chose du point de vue de l’idéologie mais quand on regarde comment ça fonctionne au Sénégal ce sont des vases communicantes. On peut être aujourd’hui socialiste et demain libéral. Comment un homme responsable qui a des convictions, qui défend une idéologie, qui dit défendre le peuple peut changer de camp du jour au lendemain. Cela montre bien qu’en Afrique, le Sénégal en particulier, la vie politique est dominée par une logique que nous ne comprenons pas des fois. Les hommes politiques ne travaillent que pour eux-mêmes. La politique est devenue une affaire personnelle, on travaille pour soi-même, pour sa famille, ses amis. Quand vous voulez démissionner d’un poste, ce sont vos parents, vos amis qui viennent vers vous pour vous demander de ne pas le faire et ça devient un cercle vicieux. Le sociologue Max Weber dit qu’il y a deux manières de faire de la politique : les gens qui vivent de la politique et les gens qui vivent pour la politique. Autrement dit, il y a des gens qui font de la politique une fonction principale et ceux pour qui la politique est une fonction secondaire. Ces derniers ont leur emploi et ils ne font de la politique que pour aider le peuple à aller vers le haut et non le bas.

Au Sénégal, la politique est devenue pour certains un tremplin en vue d’une ascension sociale et économique. Et, peu importe ce que vous dites à propos de l’aspect honteux de la transhumance, ces gens-là ne vous écouteront pas parce que tout simplement, c’est devenu un enjeu économique, une promotion sociale. Quand vous regardez la classe politique au Sénégal, vous verrez des gens qui n’ont jamais travaillé. Depuis l’indépendance, ils ne font que de la politique tout simplement parce qu’il y a de l’argent et on peut réussir facilement alors que l’idéal aura été que ces gens-là puissent avoir un emploi et faire de la politique une fonction secondaire et travailler pour le peuple.

Pr Serigne Mor Mbaye, psychologue-clinicien : «La transhumance chez nos politiques est la marque d’une sécheresse des valeurs qui…»

Ce qu’on appelle transhumance chez nos hommes politiques, c’est une sécheresse des valeurs qui fondent des attitudes et des comportements délictueux et à la limite de la criminalité. Parce que manger au râtelier à millions sans travailler, c’est criminel. Il n’y a aucune société civilisée au monde où quelqu’un peut vous déclarer qu’en l’espace de 10 ans ou 15 ans, j’ai eu 08 milliards de F Cfa et vous regarder en face, il va mourir en prison. Et dans cette classe politique-là, il y a des gens que nous connaissons et qui, en peu de temps, se sont retrouvés milliardaires au vu et au su de tout le monde. Je pense qu’il y a aujourd’hui peu d’hommes politiques intéressés au sort du pays et qui ont un projet de société pour le pays. Le seul programme qui vaille pour eux, c’est leur intérêt. Ce ne sont pas des gens qui ont inventé des machines à casser des œufs. S’ils ne font pas de la politique, ne mentent pas, ne sont pas dans les magouilles et ne font pas du mercenariat, alors ils ne pourront pas survivre. Ces gens-là, on ne peut pas attendre d’autre chose de leur part.

Ils sont caractérisés par un cynisme et n’en ont cure du pays et du peuple qu’ils ne connaissent même pas d’ailleurs. Ils sont tapis à côté de la source et ce sont des mange-mil. Ils attendent que le mil arrive à terme, s’abattent dessus, bouffent tout et attendent jusqu’à la prochaine saison. Et le danger dans tout ça, c’est qu’ils sont producteurs de valeurs. Ils impactent négativement sur notre pays. Car, comme disait Jacques Brel : « dans les journaux du pays, tous les salauds ont leurs photos ». Cela veut dire que ce sont les modèles dominants dans le pays. Ce qu’on appelle hommes politiques, ce sont des dangers pour le pays, pour la stabilité du pays, pour que le pays sorte des lorgnettes. Il faut que les populations le comprennent. Aujourd’hui, l’alternative à cette problématique de la transhumance, c’est d’abord battre campagne au niveau de nos populations pour rafraichir leur mémoire, pour construire un nouvel imaginaire. Parce que l’imaginaire des populations est gangrenée par toutes ces valeurs-là. Mais comment réinventer une nouvelle société bâtie sur des valeurs, mettre en exergue des modèles, parce qu’il y en a aussi.

Il faudrait partir de l’étude et apposer ou opposer à ces modèles-là d’autres modèles, parce que notre société n’a pas généré que des escrocs, tel n’est pas le cas. Il y a des hommes et des femmes qui traversent ce pays et qui sont des modèles de vertus et qu’il faudrait mettre en valeur. Mais si vous ne misez que sur ces transhumants-là, on dirait que notre pays ne compte que ces hommes-là comme éléments. Donc, l’inversion des valeurs suppose de poser en face de nos populations de nouveaux modèles, parce que transhumer est une chose, mais il y a des hommes et des femmes qui restent rivés à leurs valeurs et qui traversent ce pays, en servant ce pays sans se servir et ce sont des modèles alternatifs qu’il faudrait soutenir. Parce qu’on les voit utiliser maintenant des nuances comme quoi je ne transhume pas, je rejoins juste Macky Sall ou encore c’est mon marabout ou mon guide qui m’a dit. Tout cela prouve le niveau de la perversité de leur langage et leurs attitudes qui heurtent nos consciences parce qu’ils nous prennent pour des demeurés.

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